Karel

Un vieux loup gris, après le grand basculement.

Il neigeait ! Il neigeait depuis plusieurs jours par longues périodes entrecoupées de quelques accalmies. De gros flocons cotonneux qui dérivaient paresseusement dans le souffle comme le chuchotement d’un vent de noroît humide sur un fond de ciel n’ayant que peu de nuances de gris. Même les sous-bois étaient blancs. Une neige lourde qui se déposait et pesait sur la ramure des arbres et, sur une légère rafale, dégringolait en gémissant. Tout était blanc autour de lui.

Assis sur ces pattes arrière, les oreilles dressées, il regardait depuis la roche plate qui le surplombait, le chemin qui serpentait. Un chemin caillouteux, un peu défoncé par endroits, avec des blocs qui sentaient mauvais, du bitume lui avait dit l’humain, fabriqué avec du… qu’était-ce ?… Pétrole ? Le sang de la Terre, le sang de Gaïa, on ne devrait pas extraire le sang de Gaïa. Comme l’œuvre humaine se dégrade vite car il se souvenait, lui, Karel le vieux loup gris, que sur ce chemin autrefois lisse passaient très vite d’étranges engins, plus ou moins cubiques, avec des humains à l’intérieur. Il redoutait ces engins depuis qu’alors, il n’était qu’un louveteau aventureux, innocent et insouciant, il jouait à les défier avec son frère malgré les interdits et les mises en garde de leur père, l’envie d’aller voir au-delà de la route comment était le monde. Ils ne savaient pas que les engins pouvaient aller encore plus vite et l’un d’eux avait percuté Borel, le projetant loin. Borel ne bougeait plus, pourquoi ? Il est mort, lui dit Pavel son père, emmenons-le plus loin, là-bas dans ce petit creux sous les arbustes et recouvrons-le d’un peu de terre, je ne veux pas que son corps soit dépecé par les oiseaux noirs.

C’était il y a si longtemps, pour un loup. Il gémit et Tertia, sa vieille femelle posa son menton sur son encolure et lui murmura : « Tu rêves, Karel ? ». « Oui, lui répondit-il, je pensais au monde d’avant ».

Le monde d’avant ! Avant que la Terre ne se mette à trembler, avant tous ces grondements sourds autour d’eux, avant qu’il ne sente sous ses pattes les ondes de chocs qui se propagent. Fuyons, courons plus loin, cours Tertia, cours, ne t’arrête pas.

Ils coururent longtemps, à perdre haleine, le cœur au bord de l’éclatement, ne s’arrêtant que le temps de capturer une proie quand la faim était trop lancinante ou dormir un peu quand les muscles des pattes étaient si durs qu’ils refusaient tous services. Que se passait-il ? Tous les autres animaux fuyaient aussi mais pour aller-où ? Plus loin, toujours plus loin de la terre qui se fissurait, de l’eau qui affluait de partout ou qui cinglait depuis le ciel, de ces monts de masse visqueuse, rouge et fumante qui surgissaient de loin en loin. La peur au ventre, à fleur de peau, la peur d’instinct, la terreur à l’état pur. Leur course éperdue évitait au maximum les êtres humains, « … évite les humains… » disait Pavel son père, « … ils sont fourbes et n’ont pas de parole, enfin la plupart d’entre eux… », mais ils rencontraient beaucoup de cadavres humains et d’animaux. Enfin ils arrivèrent dans cette contrée, assez giboyeuse, et sans beaucoup de concurrence d’autres meutes, le calme, enfin !

Et Karel s’accoupla avec d’autres femelles, Martia et Lautia, mais les saisons avaient changé, les hivers plus longs et plus froids et humides, les étés plus courts et plus chauds et secs. Les louves avaient des portées moins nombreuses et la mortalité était plus grande, peu de louveteaux atteignaient l’âge adulte. Tertia, âgée et fatiguée, n’avait plus de petits mais elle restait une redoutable chasseuse et s’occupait bien des petits même s’ils n’étaient pas les siens. Son regard s’attarda un instant sur les cinq louveteaux qui jouaient un peu plus loin, un seul mâle, Ravel, mais prometteur.

Les flocons de neige devenaient moins nombreux et le souffle du vent s’éteignit. Le gris du ciel devint moins dense. C’est le crépuscule, l’entre chien et loup, moins d’un quart du disque solaire était encore visible et provoquait une colonne lumineuse et dorée, apportant une sensation de réchauffement illusoire et intérieure : la nuit sera très froide. Une brève bouffée de vent amena vers lui des odeurs, une odeur en particulier, un humain. Tertia grogna mais il lui intima le calme car il connaissait l’odeur de cet humain, un vieil homme ployé sous un lourd fagot et qu’il vit bientôt apparaitre sur le chemin. Arrivé à la hauteur de Karel, l’humain qu’il connaissait sous le nom de Markou, s’arrêta, se redressa et lui parla :

— Eh bien, Karel, on surveille son territoire ?

Karel ne comprenait pas comment cet être connaissait son nom, son nom de loup, que seul un loup pouvait connaitre. Markou, l’humain, lui avait expliqué que par l’esprit, il pouvait entrer en contact avec son esprit de loup car autrefois, il y a bien des cycles, il était lui-même un loup. C’est le grand mystère de la transmutation de l’âme. Il était une vieille âme, en attente d’un autre cycle. Il ajouta :

— Peut-être que dans ton prochain cycle tu seras un humain, Karel.

Karel frissonna. Il se souvint de leur première rencontre, quand il avait chuté et qu’il s’était déchiré et cassé une patte. Il avait mal et froid et se sentait faiblir de plus en plus. Karel l’avait regardé, attendant calmement le coup qui lui apporterait la mort. Coup qui ne vint pas. L’homme posa doucement ses mains sur la tête de Karel, sur son dos, son encolure et au-dessus de la patte blessée. Une douce chaleur apaisante se diffusait dans le corps de Karel. Je dois t’emmener chez moi pour te soigner lui dit l’humain. Avec une force surprenante pour un homme de cet âge, il souleva Karel avec une grande douceur et le posa dans sa brouette. Arrivés chez l’homme, il fut rejoint par sa femelle et ensemble ils déposèrent Karel sur des couvertures usagées dans un espace clos qu’ils garnirent de foin. Ils le firent boire. La femme passa également ses mains au-dessus du corps douloureux de Karel qui frémit d’aise et s’endormit, épuisé.

Il faisait grand-jour quand Karel se réveilla. Avec angoisse, il réalisa qu’il était enfermé et entravé et affamé. Il allait tirer de toutes ses forces sur ses liens mais une voix forte l’arrêta :

— On ne bouge pas ! Désolé, mon gars, Karel ? c’est cela ? Je crois que tu passeras quelques temps en notre compagnie et sans bouger, afin que l’os de ta patte se ressoude. Tu as eu beaucoup de chance, la cassure est nette et les attelles autour de ta patte devraient te permettre de n’avoir aucune séquelle. Mais tu as peut-être faim ?

— Ah oui, je m’appelle Markou et ma femelle Lili, lui dit-il en souriant et en déposant une gamelle de nourriture sous son nez.

Ce n’était pas ce qu’il préférait manger mais la faim qui le tenaillait, était trop forte.

Le vieil homme venait régulièrement le voir, pour lui donner à boire et à manger, changer le foin souillé. Il lui parlait aussi, tant pour le rassurer que pour le plaisir de parler. Il lui disait que, dès que l’os de sa patte serait bien ressoudé, il le relâchera. Karel ne comprenait pas pourquoi, ils étaient ennemis, les loups et les humains, non ? Le vieil homme lui dit qu’il n’est l’ennemi de personne et qu’après tout ce qui s’est passé, tous les êtres vivants feraient bien de vivre en bonne entente au lieu de continuer à se faire la guerre. Cela échappait à l’esprit simple du loup qui comprit cependant qu’il pourrait, éventuellement, faire confiance à cet humain et à sa femelle qui venait aussi le voir et nettoyer ses plaies avec ce produit qui ne sentait pas bien bon mais qui le soulageait.

Des pensées inattendues de la part d’un loup apparaissaient à la frontière entre son corps animal et sa conscience d’être vivant. Régulièrement, c’était pourquoi ou comment une telle horreur s’était produite. C’est compliqué, lui répondit Markou le vieil homme, et je ne comprends pas tout moi-même. Cela vient de la folie des hommes qui ont joué les apprentis-sorciers avec des armes qu’ils n’auraient jamais dû inventer et, surtout, utiliser. Cela a secoué la Terre, Gaïa, qui s’est mise à osciller, à basculer sur son axe de rotation, plusieurs fois, puis s’est stabilisée mais plus droite qu’avant d’où l’évolution des saisons. Cela a agité les plaques de terres sur lesquelles nous vivons, comme les feuilles mortes à l’automne quand tu passes en courant dedans. « Ça je comprends » pensa Karel. Et, poursuivit le vieux, cela explique tout ce que tu as vu durant ta fuite : des failles se sont ouvertes, de nouvelles mers sont apparues, des terres se sont effondrées, les terres ont bougé, des volcans ont surgi, tu sais, ces monticules de matières rouges, fumantes et brûlantes. Nous, ici, avons eu de la chance, notre terre a peu bougé en dehors de la résurgence d’Ys.

Un bruit étrange se fit entendre, un grincement, comme une porte s’ouvrant sur des gonds rouillés. « Tiens ! » dit le vieux Markou, « il est un peu en avance ce soir ».

— Qui ? demanda Karel.

— L’Ankou, répondit le vieux.

— Qu’est-ce qu’il est ?

— L’ouvrier de la Mort, le dernier mort de l’année qui vient de se terminer, il vient chercher, avec sa charrette, les âmes moribondes pour les conduire dans l’autre monde.

— C’est glaçant.

— Oui, mais j’ai discuté avec lui, il y a quelques jours…

— Je croyais qu’un mort ne bougeait plus, alors parler…

— Cela se passe d’esprit à esprit, mon cher Karel, comme entre nous…

— Ah ! tu peux discuter avec l’esprit d’un mort ?

— Dis donc, tu as l’esprit bien vif pour un loup !

— Pardon !

— Mouais ! La mort, qu’est-ce que c’est ? Un passage ! Une autre dimension, un autre univers ! Tu le sais bien, Karel. Certains même, beaucoup plus savant que moi, disent qu’il y a une infinité d’univers et qu’ils sont comme les pages d’un livre. Gast ! Je radote. Enfin, oui, je peux bavarder avec un mort, pour répondre à ta question. Il, l’Ankou, m’a dit qu’il essaiera surtout d’emmener des mauvaises gens. Je le connaissais un peu et je pense que nous n’avons pas grand-chose à craindre de lui.

— Tant mieux !

— Mais bonsoir, Karel, mes amitiés à tes dames et tes rejetons.

« Drôle de bonhomme » susurra Tertia, « mais il n’a pas l’air méchant avec nous ». « Non » répondit Karel, « il m’a sauvé quand je mourrais. Lui et sa femelle ne sont méchants avec personne, sauf peut-être avec quelques humains, mais ceux-là…sont comme des diables ».

Ainsi vivaient Karel et les siens quelques années après le grand basculement.


Voilà le rêve de Marc F.J., une nuit de janvier 2026, raconté par lui-même.

Callac, le 23 janvier 2026